Alex Camilleri : « Ma caméra allait tout le temps vers Jesmark »

Alex Camilleri : « Ma caméra allait tout le temps vers Jesmark »

Lors de son passage au festival Cinemed, Alex Camilleri est revenu sur l’origine de son long métrage, Luzzu, primé à Sundance dans la catégorie prix d’interprétation masculine. Le réalisateur américano-maltais signe un long métrage au néo-réaliste tout en grâce et finesse, qui met en lumière la disparition de la pêche traditionnelle de l’île à travers un personnage principal d’une justesse rare. Entretien avec un jeune cinéaste empreint de Méditerranée.

Comment êtes-vous passé de la réalisation de documentaires à celles d’une fiction avec Luzzu ?

Quand j’étais à Vassar College, j’étais très intéressé par les documentaires. Je suis tombé amoureux de cette forme et en même temps j’ai rencontré le cinéma de Ramin Bahrani (The White Tiger). Il est devenu pour moi emblématique de sa génération de réalisateurs, travaillant dans cette perspective néo-réaliste. Il utilisait des techniques tout droit venues du documentaire pour alimenter ses fictions. J’ai suivi sa master class d’une heure à l’université. J’ai davantage appris en ce court laps de temps avec lui qu’en 4 années de scolarité ; ça a tout changé pour moi. C’est dans cette veine que j’ai inscrit mon travail de cinéaste, en me disant que c’était ce que je pouvais apporter à Malte.

Vous étiez certain d’aller tourner à Malte ?

Du plus loin que je me souvienne, il y avait cette intention au plus profond de moi, même si je ne savais pas encore comment, de faire des films à Malte. J’ai toujours voulu cela, mais sans savoir quelle histoire je raconterai. Ce sont les films de Bahrani, qui brisent les règles de la fiction, en travaillant notamment avec des amateurs, pour s’inspirer du réel, qui m’ont fait sauter le pas.

Pourquoi ne voit-on pas de films maltais au cinéma ?

Malte est un pays spécial, particulier, qui ne produit pas de films mais sert de décor à ceux d’Hollywood. Il y a des paysages qui attirent les équipes du monde entier, mais il n’y a pas de réalisateurs maltais. C’est cela que je voulais amener. Tout était là et avait juste besoin d’être exploité dans le bon ordre.

Le pays vous a-t-il aidé ?

La majorité des efforts maltais sont orientés pour attirer des superproductions internationales. Mais il y a quelques années, la commission du film a commencé à encourager quelques réalisateurs locaux. C’est très petit et il est vraiment difficile de réaliser un film maltais.

Comment avez-vous réussi à tourner en bord de mer, où les touristes sont pourtant très présents en période estivale ? Le tournage a-t-il eu lieu hors saison ?

J’ai tourné Luzzu entre fin septembre et début novembre 2019, lorsque la lumière était très belle, plus douce qu’en plein été où elle écrase les visages. Nous n’avons rien eu à modifier pour la photographie. Malte a beaucoup à offrir, par sa beauté naturelle, loin des clichés de carte postale. Je voulais absolument montrer la beauté ordinaire de ce que vivent les Maltais. C’est un parti pris néo réaliste de montrer le quotidien, la langue, les habitudes maltaises.

Vos personnages parlent maltais, alors que vous auriez pu choisir l’anglais, plus facile pour la distribution du film…

Il est certain que ça aurait été plus commercial, mais ça n’aurait pas été vrai. J’ai planté l’histoire dans une réalité afin que le spectateur se sente vraiment immergé. Cela passe par les costumes, les lieux, la langue. Si les pêcheurs de Luzzu avaient parlé anglais, ça aurait sonné faux car ils ne parlent que le Maltais entre eux.

Votre point de vue à l’écran se montre très critique à l’égard de la pêche industrielle à Malte. Comment le film est accueilli sur l’île ?

L’accueil est très bon. Il n’y a pas vraiment de controverse car on ne peut pas ignorer les forces antagonistes qui ont lieu entre pêche traditionnelle et pêche industrielle, même si je ne les pointe pas du doigt dans le film. En revanche, je suis surpris de l’engouement pour le film à l’international, pour une histoire de pêcheurs à Malte. C’est peut-être parce que Luzzu parle d’identité et de transmission, à l’heure de la mondialisation.

Dans cette fiction, vous égratignez également la politique économique de l’Union européenne…

Maintenant, les pêcheurs que je montre dans Luzzu ont une très forte opinion sur ce qu’est devenue la pêche à Malte. Le problème est complexe car l’Union européenne a apporté de bonnes choses au pays, comme les zones protégées, plus grandes qu’autour d’autres littoraux européens. Mais effectivement, mon personnage doit abandonner son mode de pêche traditionnelle pour travailler autrement. Il finit par choisir la compensation économique que lui offre l’Union européenne, pour commencer autre chose.

Vous avez souhaité immortaliser un savoir-faire qui en train de disparaître ?

Au début de mes recherches, j’ai été choqué de voir que les Maltais en savaient très peu sur ce qui se passait avec les pêcheurs, qui sont pourtant emblématiques de l’île. C’est dommage, car ils sont garants de leur culture, de leur héritage. Moi, j’avais envie de filmer ça.

Dans Luzzu, les constructions neuves et tout l’avènement de la promotion immobilière cette dernière décennie, sont absents de l’image. Vous ne souhaitiez pas montrer à quel point l’architecture traditionnelle est-elle aussi en train de disparaître ?

Dans mon film, Jesmark, le personnage principal, essaie de se récréer une identité. C’est la même chose avec Malte, qui tente de faire la jonction entre architectures ancienne et contemporaine. C’est même une obsession, en ce moment, de construire neuf. Dans les autres petits pays, tout est fait pour préserver esthétiquement l’architecture historique. Alors qu’on parvient souvent à conserver la structure initiale, au moins la façade, pour ériger du neuf. Rien de tout cela n’est vrai à Malte.

Comment avez-vous trouvé Jesmark Scicluna ?

J’ai travaillé avec un directeur de casting incroyable qui est aussi pêcheur à mi-temps. On a passé beaucoup de temps à sillonner les ports pour trouver le personnage principal, un jeune pêcheur. Nous sommes revenus plusieurs fois avant de trouver Jesmark Scicluna, car les pêcheurs sont très occupés. C’est finalement dans un documentaire d’étudiant que j’ai aperuçu Jesmark, car j’ai reconnu la côte, vers Ghar Lapsi. C’était un véritable de détective, car on ne connaissait pas son nom. Quand on est revenu, on l’a vu avec David, qui joue son collègue dans le film, en train de nettoyer leurs filets. D’habitude, je prends mon temps avant de faire un essai mais mon avion repartait le lendemain, donc je leur ai proposé tout de suite de les filmer sur leur embarcation.  Ils ont accepté. Ils n’avaient jamais tourné, mais sur leur bateau, c’était leur monde, leurs gestes. On est allé plus loin pour ne pas que les autres pêcheurs les voient et qu’ils se sentent embarrassés. Je leur ai donné la scène de l’espadon, où Jesmark veut le conserver et David le renvoyer à la mer. Tout de suite, ça a fonctionné.

Et le tournage a eu lieu directement ensuite ?

Non, j’ai changé le scénario car il était à l’origine consacré à David, le pêcheur le plus âgé. Quand je me suis aperçu que ma caméra allait tout le temps vers Jesmark, j’ai changé le scénario, les points de vue et je suis revenu trois mois plus tard avec cette nouvelle histoire. J’avais vu un siège auto à l’arrière de sa voiture et j’ai tout de suite su qu’il fallait axer l’histoire sur ce jeune père de famille tiraillé entre la passion pour son métier et les impératifs économiques.

La famille est un thème omniprésent dans votre film, à l’image de la société maltaise…

C’est très méditerranéen, surtout dans les familles de pêcheurs. Autrefois, il y avait une forme de transmission, de génération en génération : la suivante savait qu’elle allait faire le même métier que le père. Mais tout a changé. Quand j’ai interrogé certains de ces pêcheurs, ils m’ont confié à quel point ils ne voulaient pas que leurs enfants soient pêcheurs et ils étaient très clairs, très lucides à ce propos. Ils avaient accumulé en eux une peine immense, qu’ils ne pouvaient même pas raconter.

Tournerez-vous d’autres longs métrages à Malte ?

Bien sûr, car je suis à l’écriture d’un nouveau film, qui comprendra encore des acteurs non professionnels. Ce sera une histoire consacrée à une face peu connue de l’île. Le sujet et le ton seront complètement différents de Luzzu. C’est comme avoir un goût dans la bouche et en changer. J’ai aussi envie de me lancer un défi et de montrer une autre part de ma personnalité. Luzzu est évidemment proche de ce que je suis, mais mon prochain film comportera davantage d’humour et de vie. Il y a beaucoup de vie et de joie à Malte, c’est ce que je veux montrer. Fidèle à ce que je suis, tout faire à Malte :  l’histoire maltaise, la langue maltaise, la culture maltaise. Amener cette histoire de pêcheurs tout autour du monde m’a donné le courage de passer à un autre sujet très spécifique du pays.



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