La Fracture ou le diagnostic d’une société en rupture

<strong>La Fracture ou le diagnostic d’une société en rupture <strong>

Dans son nouveau film, La fracture, Catherine Corsini associe différentes thématiques d’une actualité brûlante. Une femme, Raf, se blesse en tombant après une dispute avec sa compagne Julie. Elle se retrouve alors dans un service d’urgences au cœur de la nuit parisienne où elle croise Yann, un jeune routier blessé au cours d’une manifestation des Gilets jaunes.

Urgences et Gilets jaunes


Catherine Corsini puise son scénario dans la réalité : elle s’est elle-même retrouvée une nuit à l’hôpital. « Le personnage est immobile au milieu d’un hôpital qui bouge tout le temps », présente Catherine Corsini. Elle s’attache à montrer le bouillonnement permanent des urgences, avec une caméra à l’épaule qui filme l’action au plus près. « Il faut montrer cette tension pour mettre l’hôpital au centre, sans argent, avec des soignants au bout du rouleau. C’est une métaphore », précise la réalisatrice. On y voit le personnel soignant jongler d’un problème à un autre, sans le moindre répit. De nombreuses scènes sont inspirées de faits réels narrés dans les journaux. « Les infirmières font beaucoup de social, avec des prostituées qui viennent et même des bagarres qui éclatent », décrit Catherine Corsini. Aissatou Diallo Sagna, très présente dans le film, n’est d’ailleurs pas une actrice professionnelle mais une aide-soignante. Elle contribue à faire vivre les problèmes qui surgissent aux urgences. « Aissatou raconte que l’on ne ressort pas indemne de nuits très chargées », confie Catherine Corsini.

Son film évoque évidemment la société française et ses multiples fractures mises en évidence par le mouvement des Gilets jaunes. « Je voulais montrer qu’on érige beaucoup les gens les uns contre les autres. Les gilets jaunes ont été caricaturés et associés à l’extrême-droite. Les révoltes ont toujours émaillé notre histoire politique », souligne Catherine Corsini. Yann, le jeune Gilet jaune, continue ainsi de vivre chez sa mère à Nîmes. Il vient de trouver un emploi de routier. Malgré sa grave blessure, il ne songe qu’à ramener son camion à temps pour ne pas être licencié. « Une partie de la France est isolée. Elle doit prendre sa voiture pour aller à l’hôpital ou à la crèche », indique Catherine Corsini. Dans sa fiction, le Gilet jaune rencontre Raf, plutôt issue d’un milieu intellectuel et artistique : « Dans la BD, il y a une grande précarité », rappelle Catherine Corsini qui crée un rencontre entre le milieu de la gauche parisienne et celui des Gilets jaunes. « Je voulais montrer que le dialogue est possible. On n’entend plus. On dirait un pays colonialiste avec des ministres qui disent aux gens qu’on ne peut pas leur expliquer car ils ne comprennent pas », déplore Catherine Corsini.

Regards sur la société


La Fracture reste un film traversé par de nombreuses thématiques. Un couple de deux femmes dans la cinquantaine se retrouve d’ailleurs au cœur du récit sans que l’homosexualité ne soit montrée comme un thème central. Le cinéma permet de donner corps à ces réalités à travers différents personnages. « La fiction permet de donner un récit aux personnages. Le gilet jaune symbolise la violence de la police. La soignante incarne l’impuissan », indique Catherine Corsini.

Elle reste une des rares cinéastes à oser montrer les révoltes et les luttes sociales. « J’étais trop jeune pour vivre 68. Mais j’ai vécu dans des idéaux de partage et de générosité. Mais ces valeurs n’ont pas pris le pas. », confie Catherine Corsini. L’engagement semble désormais moins idéologique, mais il reste très présent, y compris dans la jeunesse. « Ils ne sont pas dans des partis politiques, mais ils font beaucoup de choses concrètes », souligne Catherine Corsini. La fracture ose même montrer une émeute de Gilets jaunes sur grand écran ; ce qui lui a valu quelques incompréhensions avec la préfecture de Paris. « Les deux mairies de droite du 8ème arrondissement ont autorisé le tournage. Mais la préfecture l’a interdit 8 jours avant. Ils ont peur qu’il y ait des débordements », regrette Catherine Corsini.

Il semble important de souligner le rythme, l’action permanente, la qualité des dialogues et surtout un humour très présent dans La Fracture. Une respiration nécessaire à ces sujets de fonds. « Les infirmières peuvent faire ce travail s’il y a de la rigolade. Le rire cathartique peut faire passer des choses, autant que la dénonciation », souligne Catherine Corsini. Elle parvient aisément à s’emparer d’obstacles majeurs pour comprendre la société française, mais surtout pour faire du cinéma. Le film se rapproche même du huis clos dans l’hôpital, avec suspens et action porté par une frénésie qui ne retombe jamais. La cinéaste s’inspire d’Assaut de John Carpenter et d’Un après-midi de chien de Sidney Lumet. Même si on est loin d’un film de braquage, la police quadrille le territoire autour de l’hôpital pour traquer des Gilets jaunes. « Le film c’est comment on rentre à l’hôpital et comment on en sort », conclut Catherine Corsini, visiblement inspirée.

Bande-annonce :



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