L’épure de Satoshi Miyagi sublime Antigone

L’épure de Satoshi Miyagi sublime Antigone

Alors que tombe le crépuscule sur la cour d’honneur du Palais des Papes, une dizaine d’acteurs en toges blanche évoluent lentement à la surface de l’eau. Ils portent une minuscule lanterne, entre leurs mains jointes, façon procession. Cette vision fantasmagorique procurée grâce à un bassin peu profond recouvrant la totalité du plateau, enchante les spectateurs, qui s’arrêtent systématiquement devant la scénographie majestueuse qu’a choisi Satoshi Miyagi pour sa réécriture d’Antigone, créée en mai dernier à Shizuoka.

L’entrée en matière, entre reflets sombres et touches immaculées, annonce l’un des événements majeurs de cette 71ème édition du Festival d’Avignon. Devant l’immense mur en pierre qui constitue le fond de scène, des rochers artificiels affleurent, rappellent les rivages de ce Japon où l’épure des lignes karstiques subjugue. Satoshi Miyagi a transposé cette immersion contemplative sur scène, mais n’a pas oublié l’ironie formidable qui caractérise son archipel.

A grand renfort de percussions, une trentaine de comédiens tout de blanc vêtus déboulent tout à coup, rompant l’harmonie bienheureuse des premières minutes de la pièce. Le prologue d’Antigone vole en éclats, vient répandre l’atmosphère survoltée des mangas et des groupes de pop acidulée nippons. C’est le point fort de la mise en scène de Miyagi que d’imposer sa singulière esthétique. Dès lors, Antigone peut bien avoir la coiffure et la gestuelle d’une héroïne Super Sentai, puis hurler sa mort prochaine en phonétique, en appuyant sur les accents toniques japonais. Sa soeur, Ismène, peut en rajouter une couche dans la caricature et ringardiser tous les choeurs qui ont précédé le jeu du tragique cycle thébain. On est prévenu : cette Antigone là ira au delà du droit positif de Créon, avec son propre style. Ce tour de force scénique, sied à merveille les ressorts d’une mécanique de la révolte, symbole de la résistance au nom du droit naturel.

L’universalité d’Antigone sert le propos de Satoshi Miyagi, qui conserve tous ses comédiens au plateau, vêtus à l’identique et à des tâches définies. Certains font la musique, d’autres parlent, d’autres créent des ombres sur le fond de scène. Le jeu de la pièce se dédouble, puisque chaque rôle requiert deux personnes pour l’incarner : l’un déclame, l’autre créent la silhouette. On retrouve à la fois l’influence du théâtre nô et du wayang kulit, dans cette mise en scène qui suit l’unité d’espace, de temps, propre à la tragédie. Le visage de Créon, rieur, l’immensité de ses mouvements narquois, en ombre immenses, en disent long, sur l’inflexible volonté d’interdire l’inhumation de Polynice. Tout se répond, entre en résonance. Les corps et les mots, le visible et le verbal, se démultiplient et offrent une compréhension accrue de ce qui se joue.

A cet égard, l’intervention de Tirésias devient l’une des plus réussies du théâtre contemporain. Portée par l’accélération des percussions et tintinnabulements, elle intègre la spectaculaire apparition du devin de Thèbes, le visage caché et la silhouette immense contre le mur du Palais des Papes. L’impassibilité de Créon, hermétique aux avertissements les mieux formulés, éclate aussi au plateau, entre la mise en exergue de l’image et de la parole. Satoshi Miyagi brosse un panorama sublime, dont l’acmé a lieu pour la scène de la mise à mort d’Antigone, lorsque les corps du reste de la distribution s’immobilisent, courbés vers le sol, figés. Ce champs de ruines et de statues épars, à la surface d’une eau sur laquelle sont déposées des lanternes symbolisant la vague de suicides qui découle de la mort d’Antigone, demeure intact.

La mise en scène de Satoshi Miyagi parvient à montrer l’évanescence de l’orgueil des hommes, aveuglés, en s’appuyant sur une scénographie empruntant l’immuabilité de la géomorphologie. En illustre la musique jouant perpétuellement tout au long de la pièce, comme ressac d’une mer imperturbable. Dans ce panorama, les comédiens pataugent sans répit dans cet Achéron, frontière entre notre monde et l’au delà, qui fascinent tant les spectateurs. Cérémonie antique et mystique, l’Antigone de Miyagi convoque l’épure des oeuvres picturales des maîtres japonais et la mémoire du mouvement d’une Pina Bausch. Alors que les comédiens entament une sorte de procession ritualisée, quittant la scène, on peut admirer l’eau placide, inchangée.



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