Architecture rebâtit l’histoire contemporaine

Architecture rebâtit l’histoire contemporaine

Sur la scène de la cour d’honneur, nuit caniculaire au Festival d’Avignon, un mobilier de style Bierdermeir, épars, ça et là en îlots, accueille une famille autrichienne sonnée par la fin de la Belle Epoque et l’avènement d’un siècle ouvert par la Première Guerre Mondiale.

Brutale, menée à la baguette par un patriarche redoutable incarné par Jacques Weber, la fratrie intellectuelle prêt d’emblée le flan au chaos, laissant pénétrer la violence en sa demeure, qu’elle finit par quitter pour voguer sur le Danube.

On ne peut s’empêcher de se demander ce qu’en penserait Jean Norton Cru

Pascal Rambert a écrit un texte fleuve, sur mesure pour une distribution de haut vol, comprenant Emmanuelle Béart ou Denis Podalydès. Un texte qu’il veut à la mesure de ces comédiens excellents, évoluant comme une cohorte parée de blanc durant la première heure d’Architecture.

Ethérée, presque austère, cette esthétique bienvenue permet l’écoute de la langue, violente, prompte aux monologues, comme c’est souvent le cas dans le théâtre de Rambert.

Chaque personnage de cette structure familiale ensemble mais fissurée, y va cependant de son laïus, dont on regrette parfois les envolées lyriques maladroites, surtout lorsqu’il est question des tranchées de la Première Guerre Mondiale, que l’emphase prend le pas sur la force du témoignage livré et que l’on ne peut s’empêcher de se demander ce qu’en penserait Jean Norton Cru.

Démontrer le courage des élites

Il est à cet égard passionnant d’observer à quel point l’histoire contemporaine des conflits armés fascine Pascal Rambert, qui a choisi de faire évoluer sa fiction théâtrale jusqu’en 1938, année de l’Anschluss. Il est tout aussi passionnant de constater que ses personnages sont unilatéralement des « enfants les plus brillants », car architectes, écrivains ou peintres, car « tous ont donné leur vie pour la pensée ».

Suivant cet ordre d’idée, Architecture s’enlise peu à peu, raconte une violence érigée en préciosité mondaine, succulente dans les conversations des dîners. Donc, plutôt ronronnante et petite bourgeoise.

Sans mal y penser, Rambert crée une pièce s’évertuant à démontrer le courage des élites, parant largement cette famille singulière de tous les principes chevaleresques.

Peut-être conscient de l’indigestion de la somme de ces héroïsmes, présences sur tous les fronts, il ne nuance pas mais choisit un naufrage collectif pour mettre fin à la lignée et à ces voix omniprésentes. La famille qu’il dépeint préfère ainsi, aux tribunes dangereuses, une croisière verbeuse, loin du pays encerclé.

Manque de rigueur, parasité par une vision angélique de l’histoire

Architecture s’achève donc au moment de l’Anschluss, que Rambert envisage comme une honte pour Vienne, alors que la ville n’a pas franchement prouvé sa résistance en acclamant et hissant Hitler sur un balcon célèbre, le 12 mars 1938.

Ce manque de rigueur, parasité par une vision angélique de l’histoire, cette grande histoire visiblement chère à Rambert, nuit profondément à l’adhésion intellectuelle qu’ambitionne sa pièce.

Si le séisme politique a bien été réel au moment de la perte de l’indépendance de l’Autriche, le poids de la honte que le metteur en scène cherche absolument à mettre en exergue n’arrive en réalité que plus bien tard, lors des obligations faites au peuple viennois via les programmes GARIOA.

Des approximations qu’une pièce attachée à ce point à inclure l’intime dans la grande histoire, ne peut intégrer sans faire sourire.

Architecture de Pascal Rambert, jusqu’au 14 juillet au festival d’Avignon



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