Steven Cohen marche sur son coeur et contre l’oubli

Steven Cohen marche sur son coeur et contre l’oubli

« Je veux être avec toi pour toujours ». Le souhait d’Elu, exprimé sur son lit de mort, a été exaucé par Steven Cohen avec Put your heart under your feet, créé au festival Montpellier Danse. A 55 ans, le performeur dont l’art a été banni en Afrique du sud, son pays natal, rend un hommage saisissant à son compagnon décédé en 2016, entre cérémonie funèbre et performance réglée au millimètre près.

Près de 90 paires de pointes, recouvrent géométriquement le plateau. Elles sont recouvertes d’écailles, parées de paillettes, de diadèmes, d’ornements baroques et kitsch, pieds de nez envoyé à la société patriarcale de l’apartheid sud afraicaine, dans laquelle Elu était né, avait grandi régulièrement battu par son père pour réclamer des cours de danse classique. Steven Cohen a adressé un mausolée. Il avance, juché sur de véritables souliers de torture, se soutient à l’aide de béquilles en traversant ces chaussons reliques. Il ne les effleure pas. Il les évite, avec un soin scrupuleux. Son évolution au dessus du parterre quasi sacré emprunte à la procession, au rite religieux incessamment répété.

Il serait aisé d’avancer que s’il s’agit d’un rituel, peut-être n’est-ce pas de l’art que porte en elle cette pièce, où les restes d’Elu envahissent l’espace, où Steven Cohen pèse 52, 6 kg, comme le défunt le jour de sa mort. On pourrait aussi avancer que cette histoire personnelle, intime, ne regarde en rien le spectateur. Ce serait se méprendre sur l’universalité du propos et le degré d’empathie que Cohen propose en l’inscrivant dans sa chair.

Dans cette scénographie baroque, où les pointes au sol répondent aux flammes vacillantes au bout des branches de chandeliers, un écran vidéo restitue un enregistrement tourné dans un abattoir où Steven Cohen s’attarde, grimé en créature féérique immaculée. Le montage est foutraque, mais qu’importe (Angelica Liddel avait utilisé le même procédé en montrant des autopsies dans L’orgueil du rien, en 2016).

Comme les poètes du XIXème siècle trouvaient autrefois allégorie à leur condition maudite en des animaux conspués, Cohen trouvent refuge auprès de boeufs dépecés. La caméra opère des plans rapprochés sur les têtes pas encore complètement décapitées, sur les yeux qui clignent, puis se ferment à tout jamais. La mort est partout, la culpabilité du survivant s’ébroue dans le sang bovin, de très longues minutes. Le châtiment corporel prend évidemment une affliction christique et il devient difficile de rester de marbre face à cette traduction claire de la douleur, qui s’imprime à l’écran.

Ce que l’on pourrait assimiler à du pathos relève davantage d’une entreprise artistique vampirisant loyauté et constance absolue à l’être aimé. L’unicité de l’amour porté à Elu inonde la scène, avec méthode et austérité. « Je laisserai les morts ensevelir les morts et je produirai un art vital, en célébration de nos vies partagées ». Là où l’opinion publique et les ouvrages de développement personnel conseilleraient gentiment à Cohen de passer à autre chose, par bienséance ou bêtise, le chorégraphe-plasticien va au bout de son oeuvre épitaphe. Dans la cristallisation d’une sensibilité singulière, il renverse le principe d’individualisme et célèbre son âme-soeur, envers et contre tout.

Dans son interprétation littérale de la requête d’Elu, Cohen porte en lui l’être disparu et prolonge son existence en le rendant visible, via le prisme de l’amour indéfectible. Dans Put your heart under your feet…and walk douleur de l’absence engendre, contre toute logique, une enclave dans le temps qui continue de passer. Steven Cohen parvient à matérialiser et donner du relief à son coeur brisé, comme Victor Hugo avait, en son temps, tissé à l’envi la narration de l’impossible deuil de sa fille Léopoldine dans Pauca Meae, 4ème livre des Contemplations. Le charme est rompu et le merveilleux a laissé place au vide de l’absence de l’être aimé. Cohen laisse arrache des effets de son costume, las.

La plongée abyssale qu’il propose entre le monde des vivants et des morts ressemble parfois à une traversée du Styx. Au rythme du psalmodiant titre You want it darker, elle s’articule comme une partition contre l’errance et l’oubli. Elle cristallise aussi une fidélité peut-être morbide mais infinie, lorsque Cohen avale une cuillerée des cendres d’Elu : « Je t’aimerai toujours Elu, tu es enterrée en moi, je suis ta tombe. Et, pour toujours est si court, bien plus que nous le pensions ! ».

Dans sa volonté de transsubstantiation, d’emploi perpétuel de la troisième personne du pluriel, d’évocation des souvenirs communs, Steven Cohen ne laisse pas partir Elu. Et c’est par cette obstination, debout et mortifié, qu’il lui redonne corps, en lui offrant postérité.