Le Syndrome Ian se propage au delà de la scène

Le Syndrome Ian se propage au delà de la scène

Achevant la trilogie commencée avec D’après une histoire vraie et Ad Noctum, Christian Rizzo a créé Le Syndrome Ian à l’Opéra Comédie le 24 juin, dans le cadre du festival Montpellier Danse. Le projet lauréat du prix Fedora, s’articule comme une pièce hybride, entre le tableau et le concert, portée par neuf danseurs, explorant un autre pan des pratiques de danses anonymes chères à l’actuel directeur du Centre Chorégraphique de Montpellier : le clubbing.

Avec pour postulat de départ le souvenir d’une première sortie en discothèque en 1979 à Londres, Christian Rizzo immerge ses danseurs dans une atmosphère nocturne dont le coeur bat dans l’underground, le flow de fréquences progressant de la new wave vers le dubstep et les vapeurs d’une fumée mystérieuse comme le fog londonien à l’aube. La scène d’ouverture dissémine des paires de danseurs évoluant dans une langueur poétique, quand les néons de la scénographie dépouillée s’éclairent en motifs psychédéliques, pour un ensemble un temps mesuré, sous contrôle.Rizzo charge l’ouverture du Syndrome Ian d’une bande son incluant des bruits entrechoquements de verres, bribes de conversations s’évanouissant dans le brouahaha d’un établissement de nuit. Cette nuit apparaît, sous les pas, déhanchés ondulatoires et placements des danseurs, glissant géographiquement dans l’espace circonscrit, entre le comptoir, la piste et caissons de basse imaginaires. Manchester, apparaît aussi. La mère patrie de Ian Curtis, la post industrielle et désoeuvrée Manchester, s’infiltre sur scène où le large balancier des bras évoque,  par bribes subtiles, la gestuelle signature du leader de Joy Division. Les mouvements de groupe, de plus en plus cadencés au fil d’une musique dont les pulsations oscillent entre drum’n bass et accents dubstep, montrent cette danse fédératrice, presque sociale, où chacun trouve sa place, entre nappes de synthé et vapeurs d’ivresse. La fluidité contemplative de l’ensemble, véritable scène frontale, trouve ses lignes de rupture dans des drops, emblématiques de la culture clubbing que Rizzo parvient à rendre visible par un travail minitieux, envolé, au crescendo évoquant partiellement la progression dramatique et nostalgique de Corbjin pour la réalisation de Control.

La progressive perte de contrôle de cette danse, menée par un glissement tout aussi collectif qu’instinctif, tisse une chorégraphie de la jouissance immédiate du groupe à la fête. Mécanisme interne, distribué par un abandon de l’invidu au clan, agissant par contagion, Le Syndrome Ian construit un véritable langage poétique. Mais il est tout autant l’expression d’un état éphémère, dont le charme peut se rompre sous la menace de plusieurs facteurs, naturels ou relevant du fait de l’homme, comme le simple levé du jour ou la gentrification reléguant les clubs hors de la ville. Les créatures sombres qui surgissent l’une après l’autre, encerclant les danseurs pour finalement occuper l’ensemble du plateau, incarnent avec une ironie géniale le caractère forcément evanescent du clubbing, avec sa cartographie et ses pas perdus. Dans sa construction d’une mémoire chorégraphique, voire sociale, Christian Rizzo réveille le souvenir d’une nuit à la fin des années 70 et restitue la magie opérant uniquement, paradoxalement, en club: où c’est en y dansant seul que l’on est ensemble.



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