Home Cinéma John From, objet cinématographique de curiosité

0 Flares 0 Flares ×

 

Programmé en avant-première européenne au Cinémed, John From de Joao Nicolau se découvre comme un très bel objet de curiosité. Parce que c’est tout d’abord l’histoire banale d’une adolescente sans histoire, Rita, égrainant ses vacances autour de l’appartement familial en compagnie de son amie Sara. Rien d’extraordinaire, ni de désagréable dans ce quartier de la classe moyenne portugaise. On y porte les dernières Vans à la mode en gobant son café comme le ferait probablement les adultes, tout en gérant les premiers émois amoureux. Les scènes d’exposition disent la langueur des journées d’été, oisives et dédiées à la contemplation. En apparence, l’équilibre immuable de Rita n’envie rien au paresseux assoupi sur sa branche.

Il ne le sait pas encore, mais on est amoureux

De cette oscillation entre le canapé du salon et les soirées arrosées à la bière, son père la questionne: « C’est une vie? » Certainement. Et quelle vie! Lorsque la jeune fille découvre que son nouveau voisin, un quadragénaire célibataire, a signé les clichés de l’exposition sur la Mélanésie au centre communautaire de la résidence, un nouvel univers se déploie. Et surtout, les stratagèmes pour séduire ledit copropriétaire se multiplient, à l’aide de plans élaborés à quatre mains et d’une savante dose de fougue.

Avec une certaine justesse, Joao dévoile le monde intérieur d’une jeune adolescente en proie aux premiers sentiments amoureux. Les running gags sont attendrissants. Et Rita d’évoluer, jour après jour, l’attente vissée au ventre, que le voisin réapparaisse sur la terrasse. Elle épie, attend, provoque des rencontres rocambolesques et maladroites avec l’objet de ses désirs. Mais que désire t-elle au juste? L’homme ou l’imaginaire qu’il charrie?

 

Entre un tableau de Gauguin et un conte philosophique de Diderot

Le languissement de la jeune fille s’accompagne d’une luxuriante plongée dans le Pacifique. La voilà qui se documente, épluche l’histoire de l’aviation américaine au dessus des îles et de leurs tribus. Au point de baptiser son bien aimé voisin « John From », à l’image des aborigènes recevant les vivres parachutés par les pilotes yankees après la guerre du Pacifique. Au point de se grimer d’un masque tribal peint à la gouache sous les yeux ébahis de ses parents. Rita est donc malade de la Mélanésie.  Soit. Et le quartier glisse peu à peu vers le merveilleux, entre un tableau de Gauguin et un conte philosophique de Diderot. Le supplément du supplément au voyage de Bougainville est en train de s’écrire. Rita et Sara sont encore mieux éloquentes qu’A et B.

La réalisation audacieuse de Nicolau intègre subtilement une narration empruntant au surréalisme. D’étranges animaux chamarrés apparaissent sur le parking de la résidence, un brouillard opaque dissimule les visages alors qu’une végétation tropicale envahit les lieux. On est au 42 rue Fontaine, chez Breton, dans le cabinet de curiosités, avec les copains surréalistes et les totems indigènes. On flirte aussi avec la tradition orale et ses superstitions, puisque les oracles prennent la forme d’iPod, auxquels on pose LA question en espérant que la playlist-pythie affichera un titre de chanson favorable. C’est une vie, oui, intense et sacrée.

Cette exploration de l’intime, qui dessine la puissance du sentiment amoureux adolescent avec sa propension à la sublimation absolue, touche quelque chose d’irrésistible. Joao Nicolau ravive la spontanéité du jeune âge, dénuée de conventions sociales, voire de bon sens. Rien n’est impossible pour Rita, romantique débridée et Lévi-Strauss de circonstance, à l’imagination charmante. Evitant soigneusement l’écueil de la vulgarité ou du syndrome Lolita, « John From » a la saveur et le fabuleux des premières amours estivales. Un vrai feel-good movie, au panache singulier.

0 Flares Twitter 0 Google+ 0 0 Flares ×

Leave a Reply