James Meredith : « Je n’avais pas prévu que l’on me tire dessus, mais cela a servi le but que je m’étais fixé. »

James Meredith : « Je n’avais pas prévu que l’on me tire dessus, mais cela a servi le but que je m’étais fixé. »

Cinquante ans après la mort de Martin Luther King, Montpellier est l’une des rares villes françaises investie dans un hommage à la lutte pour l’avènement des droits civiques des Noirs aux Etats Unis. A travers l’exposition intitulée I am a Man, dont le commissariat a été assuré par William Ferris, des centaines de photographies retraçant l’intensité d’une quasi décennie consacrée aux actions visant à abolir la ségrégation dans les états du sud, un nom émerge. 

C’est celui de James Meredith, un ancien de l’US Force, déterminé en 1962 à entrer à l’université ségrégationniste du Mississippi (dite Ole Miss, dans le temps). Une lettre de refus lui conseillant de ne pas se présenter à la rentrée universitaire, sous peine de déclencher les foudres des suprématistes blancs ne l’a pas découragé. La suite de l’histoire est connue, photographiée, quand l’administration Kennedy envoie l’armée fédérale le protéger sur le campus dans lequel les émeutes ont fait deux morts.

Voir arriver James Meredith, 85 ans, en costume immaculé, relève de l’apparition. Il incarne à lui seul une part fondatrice de l’histoire contemporaine américaine. Les mains croisées, il conte, cette épopée dite des centaines de fois, jusqu’à Harvard. Une fois encore, il n’oublie rien, tient aux menus détails. Conscient de son aura mais affable, il met en perspective, se lance dans des anecdotes digressives dont la valeur historique révèle l’ampleur de son rôle pionnier.

Dans la Maison des relations internationales où a lieu la rencontre, sa volonté de dire, prolonger le témoignage d’une lutte qui confère à sa vie une forme extraordinaire, demeure intacte. Autour de la table, sa femme filme, sourit quand James entame à nouveau le récit de l’accession au statut de citoyen à part entière. Il y a p’usbde 60 ans, des pancartes soulevées par ses soutiens, l’affirmaient en cette formule éloquente : « I am a Man ». Pas une fois, James ne cille. L’émotion n’affleure jamais. Pas même quand il évoque le tireur qui l’a touché durant sa Marche contre la Peur en 1966. Croyant, il explique, dans un mélange d’humilité et d’ironie, que sa vie n’est due qu’à la volonté de Dieu. Le personnage est pareil à nul autre, quand il se souvient de Luther King ou qu’il se réjouisse d’être resté vivant. 

Rencontre avec un homme hors normes, bigger than life. 

De gauche à droite : William Ferris, James Meredith, Géraldine Pigault, Judy Meredith.

Géraldine Pigault: Vous avez été le tout premier étudiant noir à entrer à Ole Miss, l’université ségrégationniste du Mississippi en 1962 en mettant la pression sur l’administration Kennedy. Quels étaient vos sentiments à ce moment là ? Aviez-vous une stratégie précise ?

James Meredith: C’était complètement, depuis toujours, une stratégie. C’était toute une stratégie. J’ai passé d’abord 9 ans, dans l’Air Force américaine. Il ne fallait pas être un génie pour comprendre que j’allais consacrer ma vie entière à vouloir œuvrer dans le sens de l’équité, de la liberté et de la démocratie. J’ai donc passé la plupart de ces 9 années, à essayer de comprendre comment résoudre les Etats-Unis à mettre en pratique ce qui était bel et bien écrit dans la Constitution. C’est-à-dire, à s’assurer que chacun puisse jouir de ses droits civiques. Les Noirs compris.

Durant vos années dans l’Air Force, vous étiez donc déjà en train d’élaborer ce qui allait devenir votre lutte…

Oui ! En réalité, c’est mon père qui en était à l’origine. Il avait suggéré cette idée, qui a fini par germer dans mon esprit. C’est drôle, parce que la presse américaine, l’a plus tard, présenté comme un fermier noir, pauvre, et plutôt ignorant du fin fond du Mississippi. Jamais l’opinion publique n’aurait pu imaginer que ces gens modestes que nous étions alors, pouvaient avoir des idées et les mener à bien avec courage. Dès lors, mon but a été de forcer le gouvernement Kennedy à mobiliser l’armée pour protéger mes droits.

Vos années de combat ont été immortalisées en images. Certaines sont devenues historiques, comme les photographies de votre entrées à Ole Miss en 1962 ou celle où vous êtes à terre, touché par les balles d’un tireur suprématiste blanc, en 1966. A cette époque, aviez vous déjà conscience de leur puissance visuelle et de devenir un symbole ?

Pour être honnête, c’est ce que j’ai toujours voulu faire. Je veux dire que c’est ce dont l’Amérique avait besoin à ce moment là. En particulier, les Noirs américains. Il fallait quelqu’un, il fallait une icône. 

« J’ai commencé The Walk Against Fear, dans le dessein de montrer ce qu’était cette peur et comment on allait la combattre. »

Quand on vous a tiré dessus, c’était pourtant un moment critique. Vous n’avez jamais redouté la mort ?

Oui, mais c’était le prix à payer. Je ne regrette en rien cette image ; elle vaut plus que tous les discours du monde. De toute façon, j’ai été touché par un tir, mais je ne suis pas mort ! J’ai toujours pensé que mon combat et ce qui en découlerait,  n’était autre que la volonté de Dieu. Mais avant de poursuivre ce dont on parle, je veux être certain d’être clair et compris : j’ai commencé le Walk Against Fear, dans le dessein de montrer ce qu’était cette peur et comment on allait la combattre.

C’est à dire ? Que représentait cette marche solitaire ?

J’avais déjà terminé une année à l’école de droit à Columbia, Martin Luther King était encore vivant et j’avais décidé de marcher de Jackson à Memphis, d’aller rejoindre des autres groupes luttant pour que les Noirs américains puissent exercer leurs droits civiques. Il ne s’agissait pas de tendre l’autre joue. Dans mon esprit, il s’agissait de donner la possibilité de créer le fameux « black power ». Bien qu’en quittant la maison, je n’avais pas prévu que l’on me tire dessus, cela a servi le but que je m’étais fixé. Donc, je pense véritablement que c’était bel et bien la volonté de Dieu. La plupart du temps, les gens appellent cela The Walk against Fear, mais personne n’a vraiment dit ce qu’il se passait vraiment.

« Je considère que l’abandon du Klan de David Duke a été une partie de mon travail. Il fallait faire sortir ces gens de là où ils se planquaient. »

Cette absence de peur, semble avoir ressurgi donc quand vous parlez de David Duke, ce membre du Ku Klux Klan…

Parlons donc de David Duke ! A mon avis, David Duke a été ma plus grande réussite !

Dans quelle mesure l’a-t-il été ?

Un jour, j’ai donné une conférence dans une université du sud des Etats Unis. David Duke n’était pas là, mais quelqu’un avait réalisé un enregistrement sur cassette, qu’il avait écouté. Il m’a appelé quelques semaines plus tard en m’expliquant qu’il comptait quitter le Klan et voulaitcréer sa propre structure, pour aider les blancs pauvres. Je lui ai dit que personne ne l’attendait en Amérique pour aider les blancs pauvres, mais il a quand même quitté le Klan. Je considère que l’abandon du Klan de David Duke a été une partie de mon travail. Il fallait faire sortir ces gens de là où ils se planquaient.

Vous semblez avoir agi comme un évangélisateur…

Absolument, c’était mon travail ! Convaincre des gens qui me combattaient de venir à mes côtés… c’était mon travail. 

Vous n’avez ressenti la peur ? 

Non, je ne l’ai jamais ressentie. Je n’ai jamais eu peur de rien. J’ai vraiment pensé, peut-être naïvement, que je ne pouvais pas mourir. 

C’était de la naïveté ou du courage ?

Les gens pensaient que j’étais naïf. Pas moi ! Pour être honnête, au fond de moi, je me suis inspiré de la Révolution française. Pas de l’américaine, qui la précède, mais bien des penseurs français, qui ont posé les bases d’une nouvelle façon penser. Tout cette question, des blancs et des noirs égaux, venait de France. 

Après l’accès d’Obama à la présidence des Etats Unis en 2008, peut-on considérer que la boucle est bouclée? 

Vous, Français, ne comprenez pas à quel point le racisme anti-noir est prégnant dans la société américaine. Vous ne savez pas ce qu’est réellement le racisme car il n’existe réellement pas chez vous. L’esclavage des Noirs, pour vous, a eu lieu dans les colonies, pas en France métropolitaine. 

Dans le monde d’aujourd’hui, toutes les luttes dont on parle découlent de la lutte menée initialement pour les droits civiques des Noirs américains. Personne ne le dit, mais tout le monde ment. Et les savent qu’ils mentent. Maintenant, il est temps de dire la vérité.

Vous parlez de quelle vérité ? 

Tout le monde est encore focalisé, aux Etats-Unis, sur la différence de traitement entre blancs et noirs, car le pays veut dominer le monde. La vérité, c’est que le problème de race existe partout dans le monde et cela demeure la base, l’origine de tous les problèmes. Et tout le monde ment, continue de prétendre que cela n’existe pas. 

I AM A MAN 

Photographies et luttes pour les droits civiques dans le Sud des États-Unis, 1960-1970

17 octobre 2018 – 6 janvier 2019



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