Story Water, entre différence et répétition

Story Water, entre différence et répétition

C’était l’une des créations les plus attendues de cette 72ème édition du festival d’Avignon. La scénographie immaculée, du plateau aux instruments du Ensemble Modern, en passant par les costumes minimalistes des danseurs, tranche avec les pierres centenaires de la Cour d’Honneur dans Story Water d’Emanuel Gat. Le titre de la création s’inspire d’un poème soufi de Mawlana Jalal-ud-Balkhi, où le pouvoir conducteur de l’eau permet à l’homme de profiter du feu via les attraits d’un bain chaud. Sur scène, les danseurs seront les passeurs uniques de cette fluidité, vitale. Sous la lumière éclatante composée par le chorégraphe, c’est une peinture de la Renaissance italienne qui s’anime.

Scindés en deux groupes distincts, ils reprennent, par grappe éparses, cette grammaire inhérente à Emanuel Gat, où chaque pas semble résulter d’un mécanisme d’horlogerie, chaque déplacement exhorter à la fuite. Dans une première partie intitulée Chorégraphie, portée par la très mathématique Dérive 2 de Pierre Boulez, les corps se meuvent avec une légèreté fascinante, où la suggestion de l’intention signifie davantage que sa réalisation effective. L’implicite glisse, se faufile au sol, jusque dans les mouvements quasi primitifs émergeant peu à peu des jeux de mimesis entre les duos formés de part et d’autre. Alors, à mesure que le phénomène de répétition s’amplifie, affleure une épure proche de l’état instinctif. Et en parallèle, l’on voit sourdre une frontière, dans l’éloignement spatial des deux groupes. Il est à cet égard passionnant d’observer la mécanique de ces entités où l’attraction et la répulsion animent des corps qui ont tendance à se déplacer, puis s’effondrer au plateau, sur lequel ils gisent de longs instants. Gracile, puis rétractée, la danse de Story Water fend l’espace, essaime sans faire savoir.

Pendant qu’un compteur égraine le nombre de minutes écoulées depuis le début de la pièce, les tableaux se succèdent. Le deuxième, intitulé Musique, permet finalement aux danseurs de battre en brèche les effets de claniques. Sur les airs de Fury II de Rebecca Saunders, l’espace scénique fourmille. Les essaims se défont, deviennent nuée. Une contrebasse a pris place au milieu du plateau, tandis que les musiciens de l’Ensemble Modern demeurent côté cour. Cette partition de l’espace continue de jouer en sourdine une étrange inquiétude, spectrale et troublante. Tous dans la lumière, visibles du public, mais jamais vraiment réunis, continuent, de chaque côté du méridien qui les séparent, à répéter, à se répondre sans se voir.

Parfois, le compteur initialement démarré au début de Story Water s’arrête. Dans l’enclave qui s’échappe du temps compté, la danse et la musique ne cessent pas. Le champ chorégraphique s’étire, entre pas de deux et effets de groupe, recommencés, mais un peu moins identiques qu’aux premières minutes de la pièce. Le cisèlement, formel et sublime, s’éprouve. Il raconte différence et répétition, comme illusion formulée autrefois par Héraclite en cette réflexion à propos : « On ne peut entrer eux fois dans le même fleuve. » Alors que la nature s’écoule, perpétuellement, seule l’illusion des contingences adhère à l’immuabilité, sorte de foi aveugle. Pour ainsi dire, les musiciens et danseurs ne se rencontreront jamais dans Story Water.

Après plus d’une heure de spectacle, des statistiques implacables s’affichent, sous le coup des percussions de l’orchestre, sur le mur de la cour d’honneur. Elles accompagnent l’avant dernier tableau nommé Gaza. Elles explicitent le taux de chômage vertigineux, les ressources vivrières minuscules de cette enclave de souffrance. Les danseurs ont laissé entre temps leurs costumes blancs pour des vêtements de sport, de rue. Emmanuel Gat, chorégraphe israélien resté mutique jusqu’à ce jour, laisse jaillir une véritable critique du sort fait aux populations de Gaza. En réalité, tout ce qui a précédé dans la pièce, et dans les précédentes créations, annonçait l’avènement d’une telle dénonciation.

L’ultime partie de Story Water se nomme « Dance ». Elle épouse des sonorités folk, composées par Gat et le Ensemble Modern. C’est un mélange d’airs méditerranéens et d’extraits de Dixie, hymne nostalgique des soldats confédérés lors de la Guerre de Sécession. L’ironie d’une telle scène, dans laquelle les danseurs chantent et dansent allègrement la nostalgie d’états esclavagistes, prend des accents mortifères et laissent bien peu de doutes quant à l’engagement politique de la création d’Emmanuel Gat. Sous ses apparences initiales de long fleuve tranquille, Story Water portait en elle tous les germes d’une rhétorique courageuse, subtilement amenée. Gat se hisse sur les crêtes d’un paysage qui se répète. La résultante d’une épure parvenue à dire autre chose qu’elle même.

 

STORY WATER, Emanuel Gat

du 9 au 13 janvier 2019 au Théâtre National de Chaillot 

 



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *